Communauté, communautarisme et
droit à la reconnaissance
Par Abdelkader BELBAHRI
Depuis la fin des années quatre-vingt s'est installé en France, par médias
interposés, une
controverse autour du port du voile à l'école et plus
généralement sur l'émergence ou non d'un communautarisme chez les Français
d'origine maghrébine. Cette inflation de
prises de positions, appelées par exagération , ressurgit par épisodes réguliers, telle une forte poussée de fièvre,
au gré d'incidents locaux. Dans les intervalles entre chacune de ces séquences,
pendant lesquelles les téléspectateurs subissent une avalanche d'analyses
d'experts avisés, d'affirmations souvent péremptoires et de rappels aux valeurs
de la République, les faits divers et autres incidents ne manquent pas pour
resservir à une opinion blasée, la litanie de mots désormais trop
communs, violences urbaines, incivilités, insécurités, quartiers
sensibles, etc.
Ceci a pour effet de stigmatiser,
pour une énième fois, des territoires qui matérialisent aujourd'hui la fracture
sociale et urbaine et de les présenter comme des lieux où se fabriquerait un
communautarisme religieux. De plus, les points de vue différents mettent
d'emblée en exergue deux communautés confessionnelles, supposées monolithiques
et conflictuelles. Ce qui a pour conséquence de cristalliser dans l'opinion
publique l'idée que c'est la montée du communautarisme qui provoque la crise de
la citoyenneté et non l'inverse.
Les
formes communautaires sont étroitement liées au processus même de
l'immigration. De ce point de vue, il y a deux conceptions de la communauté. La
première considère les regroupements d'immigrants sur la base des liens de
parenté et de village d'origine. Ce sont, par exemple, les communautés kabyles
en France, telles que les a analysées Abdelmalek Sayad et qui correspondent au de l'émigration algérienne.(1) La communauté correspond
à un groupe de personnes ayant le même mode de vie et de comportements qui les
distinguent des personnes appartenant à la société globale dans laquelle ils
vivent. Ils ont une langue commune,
pratiquent la même religion. Ils ont une forte tendance au regroupement dans un
même espace urbain pour pouvoir s'entraider et pour supporter les difficultés
inhérentes à leur nouveau milieu. Cette concentration sur une base spatiale,
par quartier, revêt un caractère fonctionnel. La seconde forme se démarque de
la notion de communauté sur la base du quartier et considère les réseaux
d'identification qui relient des individus dans un contexte sociétal.
S'agissant de l'immigration maghrébine, les jeunes qui ont vécu l'expérience
des banlieues (les Beurs) partagent un sentiment de minorité qui les conduit à
se reconnaître sans vraiment cohabiter dans un quartier ni même dans la même
ville. Il s'agit d'une communauté d'expérience.
Communauté et société
Aux fondements de la sociologie classique il y a l'idée que la société
s'est constituée sur les ruines de la communauté, de manière définitive ou
provisoire (en l'attente d'une réconciliation), selon le schème construit par
Ferdinand Tönnies en 1887 dans la distinction conceptuelle entre Gemeinschaft et Gesellschaft.
En écho à cette conceptualisation fondatrice, Emile Durkheim a caractérisé la
naissance de la société industrielle de la fin du XIXème
siècle comme la substitution d'un type de solidarité organique à un type de
solidarité mécanique. Si certains sociologues classiques ont utilisé le couple
conceptuel communauté/société pour définir la société industrielle, cela ne
veut pas dire pour autant que le concept de communauté devienne désormais
obsolète. D'autres approches, à la suite de Bataille et Blanchot,
définissent la communauté, d'une part,
en référence à l'altérité, substituant au rapport du même au même la relation à
un autre toujours irréductible et premier, et, d'autre part, dans son actualité(1). Elles procèdent à une
rupture avec les philosophies pour lesquelles il n'est de vraies communautés
que perdues, telles les premières communautés chrétiennes, dont l'harmonie
était d'emblée vouée à la dislocation ou à venir, tel le communisme, dont le
projet même exige le sacrifice de ceux qui luttent pour son instauration. Elles
permettraient plutôt d'identifier dans l'organisation sociale elle-même des
communautés en actes, libres de toute nostalgie comme de toute promesse. La
notion de (la Gesellschaft
de Tönnies) prendrait alors toute son importance typologique si elle était
envisagée comme une forme spéciale de relations humaines, de nature
essentiellement individuelle, impersonnelle et contractuelle et qui résultent
plus de la volonté ou simplement de l'intérêt que de l'ensemble complexe
d'états affectifs, d'habitudes et de traditions qu'implique la communauté (Gemeinschaft).
Aujourd'hui, le terme communauté désigne assez généralement tout groupe
humain, à caractère local relativement soudé par des intérêts, des valeurs
culturelles, un réseau de connaissances et d'affinités, une histoire, une
pratique ou une croyance. C'est un groupe fortement intégré dont les membres
ont entre eux de profonds liens affectifs et de solidarité. Une communauté peut
aussi bien correspondre à un groupe religieux, linguistique, familial, à une
association de musiciens ou à une de sociologie. Il est question
également de communauté rurale, urbaine, nationale ou européenne. Quand elle
est structurée, une communauté organise la solidarité d'avec ses membres, des
manifestations culturelles, toutes sortes de rencontres : autant
d'événements qui font partie de la sphère privée.
Par ailleurs, la modernité politique consiste en une cosmogonie du vivre
ensemble reposant sur des oppositions formelles entre tradition et rationalité,
proximité et anonymat, conformisme et liberté, individu et société, hiérarchie
et égalité, obéissance et capacité de transformation. Elle veut dégager les
personnes de leur ancrage historique, coutumier et communautaire et les
transformer en individus, en entités autonomes, réflexives, capables de
modifier leurs aptitudes naturelles et leur environnement physique et social.
Elle lance une injonction à l'action, à l'acquisition de savoirs, à l'autonomie
individuelle et, surtout, à la distanciation, sinon à la rupture, vis-à-vis de
toute appartenance communautaire. Mais, paradoxalement, le débat sur la
citoyenneté s'accompagne, à partir du début des années 1990, d'une
multiplication de programmes et documents publics visant à donner un nouveau
souffle au sens d'appartenance sociétale et à la cohésion sociale(2). Un des moyens entrevus à
cette fin est de redonner vigueur aux organisations de la société civile,
particulièrement aux organisations ancrées localement qui, seules, est-il
postulé, peuvent restaurer un sens du vivre ensemble et une responsabilisation
sociale des individus.(4)
Communauté et processus migratoire
Lorsqu'on s'intéresse à la littérature sur les migrations
internationales, on constate que ses phénomènes d'auto-ségrégation
urbaine sont classiques. Pour les sociologues de l'école de Chicago, dés lors
que l'implantation des immigrants ne se fait pas de manière autoritaire, par le
cantonnement, ceux-ci ont tendance à s'intégrer , dans les espaces urbains selon un certain nombre de phases. Ils en
retiennent trois principales : le choc, l'accommodation et l'assimilation.(5) Traduites dans le
contexte français, ces phases pourraient s'appeler : l'arrivée, le
regroupement spatial et l'insertion (dispersion). Le choc correspond au premier
contact, c'est-à-dire cette brève période où l'immigré commence à prendre
connaissance de son nouveau monde. L'accommodation est l'étape du compromis
culturel. Le nouvel arrivé, soutenu par son groupe d'origine, négocie certains
aspects de son identité avec l'environnement. Quant à l'assimilation (i.e.
l'insertion), elle correspond à l'incursion de l'immigrant dans des espaces
mixtes culturellement. A la première étape, dans le quartier de première
implantation, chaque communauté cherche inévitablement à imposer à ses
membres une sorte d'isolement moral afin de maintenir l'intégrité de sa propre
vie de groupe. Louis Wirth définit ainsi quelques
caractéristiques de ce type de quartiers en s'intéressant aux immigrants juifs
d'Europe de l'Est s'installant à Chicago dans les années vingt.(6) Le ghetto, dont il
précise le changement de sens par rapport au ghetto classique d'Europe, a
fonctionné comme une aire de transition. Il le décrit comme une juxtaposition
d'espaces différenciés. Il distingue le taudis, la zone améliorée, celle des
familles, et enfin le logement pour hommes seuls. Dans ce quartier la
population était dense et la sous-location fréquente. Sur le plan culturel, il
y avait autour du centre représenté par la synagogue, un maintien des
traditions communautaires. Le centre religieux fonctionnait comme un lieu
d'échange d'informations. C'était aussi un lieu qui permettait la conservation
de l'orthodoxie religieuse et du contrôle social. Il y avait des types de
personnages liés aux différentes pratiques sociales dans le quartier : le
rabbin, les commerçants et toute une série d'intermédiaires. Les commerces ont
une importance pour l'ensemble de la communauté juive de Chicago. Leur aire
d'influence s'étend à toute la ville. On assiste également au développement
d'associations à vocations multiples. Les plus fortunés parmi la deuxième
génération, nés dans le pays d'accueil, quittent le quartier ethnique à un
certain moment. Ils cherchent le plus souvent à échapper au contrôle
communautaire, surtout lorsqu'ils ont contracté un mariage mixte. La communauté
réagit à toute tentative d'émancipation. Elle réagit en faisant jouer
l'autorité parentale, en développant des mouvements de jeunesse et en
interdisant les mariages mixtes. Cet exemple montre que le regroupement
d'immigrants de même origine est une tendance caractéristique de toute
immigration et n'est pas propre à des cultures particulières ou aux villes
américaines.
En France, ce type de concentration a été possible, mais il a revêtu un
caractère moins massif. Après la deuxième guerre mondiale, lorsque l'Etat a
pris en main le contrôle de l'immigration dans le cadre d'une politique plus
interventionniste en matière économique et dans le logement, ces regroupements
ont été moins possibles. Depuis une vingtaine d'années, la constitution de
quartiers ghéttoïsés, n'est pas sans rapport avec une
gestion spécifique de l'immigration originaire du Maghreb(7). La naissance d'un
certain communautarisme lié aux banlieues est due précisément à l'impossibilité
pour cette immigration post-coloniale de s'insérer dans la ville par étapes
successives en développant ses propres aires de transition. Autrement dit, une
forme de communautarisme peut naître d'une expérience commune du ghetto. Mais
il ne s'agit pas du communautarisme, dans le sens où il est présenté dans les
médias.
La communauté d'expérience
Le mal principal de la ville, disait Jean-Marie Delarue, secrétaire
d'Etat à la ville, c'est la façon dont on en parle, et le mal principal des
banlieues, c'est la façon dont on les considère. Le rapport malaisé de la
société française à la ville se cristallise sur la question des banlieues.(8) Aujourd'hui, le
traitement de l'exclusion urbaine, autrement dit la lutte contre la persistance
des ghettos, est un des principaux défis de ce début de siècle. Car on peut
légitimement se demander si la banlieue, présentée dans les médias et dans les
conversations de salon comme le prototype de l'exclusion sociale et urbaine, ne
fonctionne pas dans l'imaginaire collectif, comme ces hétérotopies dont parlait
Michel Foucault. Le philosophe faisait alors référence à ces lieux que toute
société aménage dans ses marges, pour les occulter hors de sa conscience et
hors des espaces qu'elle privilégie. Toute société, disait-il, a ses utopies
qu'elle projette dans son architecture et dans le tracé de ses villes. Chaque
groupe humain dessine des lieux utopiques. Parmi tous ces lieux, certains sont
absolument différents ; ils s'opposent aux précédents, destinés à les dépasser,
à les neutraliser ou à les punir. Ce sont des contre-espaces,
des lieux réels hors de tous les lieux, des hétérotopies localisées.
Aujourd'hui, l'hétérotopie des banlieues, exprimée trop souvent dans des
discours misérabilistes et pseudo-scientifiques, traduit
une contestation à la fois réelle et symbolique des espaces où nous vivons, et
caractérise de ce fait "l'intégration à la française". C'est
un fait social total qui résulte d'une combinaison de facteurs regroupés autour
de la notion d'exclusion et qu'il n'est pas nécessaire de développer ici.
On assiste, depuis vingt ans, malgré (ou à cause) de la politique de la
ville, à une production d'ethno-cités dans lesquelles
est né un sentiment de minorité, particulièrement chez les jeunes. La
médiatisation des banlieues dans l'espace public a largement contribué à faire
intérioriser par les jeunes l'idée que les expériences qu'ils vivent localement
dans leur quartier, le sont également par des milliers d'autres qui leur
ressemblent physiquement et socialement, dans d'autres quartiers, nommés
"quartiers sensibles." Au niveau symbolique, c'est le passage de
l'unité de voisinage à l'image publique collective : des cousins aux
Beurs, du groupe de pairs au groupe social. Tous ont le sentiment que pour
leurs compatriotes, ils ne sont pas autre chose que des enfants d'immigrés. Se
développe alors un sentiment d'appartenance à une communauté d'expérience qui
se vit comme une minorité, un sous-ensemble de la communauté nationale. Ceci
rejoint la définition de la notion de minorité donnée par Louis Wirth :
e discrimination
collective. » (9)
Ceci a des conséquences dommageables au niveau de la socialisation. Dans
les situations ordinaires, l'enfant vit une socialisation primaire où le rôle
des parents est important. L'univers familial est son (10), ce sont les parents qui interprètent le monde
extérieur pour lui. La famille est progressivement relayée par l'école. A
partir de l'âge de huit ans, environ, l'enfant passe de ce monde spécifique à
un monde généralisé dans lequel il apprend, entre autre, à relativiser la
culture et les règles morales transmises par ses parents. Le sens du respect
mutuel, de la justice, de la réciprocité et du contrat, selon Piaget,
intervient entre l'âge de huit et onze ans, lorsque le contrôle parental
diminue, et que l'enfant est en contact avec d'autres adultes et lorsqu'il est
inséré dans des groupes de pairs. Or, en raison de la persistance des espaces
de relégation pour les adolescents issus de l'immigration, le monde de la
socialisation secondaire reste en grande partie spécifique. Les autres adultes
et les copains ainsi que les camarades de classe de l'école de quartiers sont
arabes, en grande majorité. De ce fait, au lieu d'accéder à un monde
généralisé, comme tout le monde, ils restent confinés dans une sorte de (i.e. le
ghetto). La sociabilité se fait alors au sein des groupes de pairs,
c'est-à-dire parmi les cousins réels ou fictifs. Finalement ce qui se passe, ce
qui se dit et ce qui se pratique (les discriminations) au niveau de l'espace
public, à propos des enfants des immigrés, a des effets importants sur leurs
relations à leur famille, à leur quartier et à tout ce qui peut représenter le
monde extérieur. Autrement dit, leur vie
privée n'existe que sur le mode communautaire, car l'intimité du foyer familial
est constamment sous l'_il du travail social, des
reportages télévisés et de la politique de la ville. Cette dernière est vécue
comme une simple police dans le sens de Jacques Rancière.(11)
De la marche des Beurs aux
associations musulmanes
C'est une aspiration profonde à accéder à cet espace commun dans
l'égalité, tout en restant "soi-même", c'est-à-dire en gardant sa
propre culture, qui a été le moteur principal de "la marche des
beurs". Celle-ci a été provoquée par une crise sociale et urbaine
atteignant surtout la jeunesse immigrée concentrée dans des cités, à une époque
où la crise économique a fait le plus ressentir ses effets en termes d'exclusion.
Ce mouvement des années 80 fut inédit. Pour la première fois de son histoire,
la France a vu défiler dans ses rues, et qui plus est sur le pavé parisien, des
dizaines de milliers de jeunes, enfants de travailleurs immigrés, avec des
baskets et des foulards palestiniens, et qui demandaient à être reconnus par la
République. Ces jeunes de l'époque ne bénéficiaient pas de ressources en termes
d'expériences militantes pour maîtriser les enjeux politiques et idéologiques
et pour faire évoluer, dans la durée, le mouvement qu'ils venaient de créer,
avec tout de même un encadrement d'associations catholiques(12). Les jeunes des années
quatre-vingt dix ont hérité de l'échec de cette expérience, éclipsée par SOS
racisme, une association parachutée par des milieux proches du gouvernement
socialiste de l'époque et qui s'est jetée corps et âme dans un antiracisme
étroit réduisant ainsi les revendications spécifiques des Franco-Maghrébins
en une simple affaire de américanisés et désincarnés de
toute origine culturelle.
C'est cette dimension culture, sous la forme de découverte (ou de
retour) de l'islam qui est brandie aujourd'hui par une partie des jeunes. Cette
revendication est plus visible chez les filles, à cause de la question du port
du foulard. Le militantisme des jeunes réapparaît sous la forme d'associations
qui revendiquent à la fois pleine citoyenneté française et l'appartenance à
l'islam. C'est une autre conséquence de la situation de minorité décrite
précédemment. Les jeunes rejettent tout discours en termes d'intégration à la
communauté nationale parce qu'ils se sentent pleinement intégrés mais non
reconnus dans ce qu'ils sont. L'historien américain Marcus
Lee Hansen a bien analysé le phénomène du renouveau de l'intérêt pour les
origines à la troisième génération de l'immigration, ce que certains auteurs
ont appelé , et qui pourrait être présenté comme un défi à la conception assimilationiste(13). Il pense que la seconde génération, confrontée à
la marginalité et à l'insécurité psychologique cherche à s'émanciper de la
culture de ses parents. Par opposition, la troisième génération manifeste une
résurgence de l'intérêt pour ses origines, précisément parce qu'elle les a
perdues et qu'elle a été acceptée par la société d'accueil. Hansen considère la
troisième génération comme un moment particulier dans l'histoire d'un groupe
d'immigrants. Ce phénomène n'apparaîtrait plus pour les générations suivantes.
Si l'on suit cette thèse, on pourrait être optimisme et dire que le
bourdonnement religieux actuel chez beaucoup de jeunes, marque une étape nécessaire
(i.e. inévitable) non pas vers l'intégration, mais vers un compromis culturel
entre une minorité et une majorité englobante.
L'évènement douloureux de
l'enlèvement de deux journalistes français a provoqué un choc dans tout le pays
et particulièrement chez les musulmans de France et les filles qui ont choisi
de porter le voile à l'école. Si cette tragédie se finit bien, ce que je
souhaite de tout c_ur, il pourrait y avoir des effets
salutaires sur la démocratie. Ceux qui sont contre la loi Stasi vont comprendre
que leur comportement n'est pas simplement symbolique mais qu'il concerne des
aspects fondamentaux du vivre ensemble.
Ceux qui sont pour vont peut être également en saisir l¹importance et appliquer
la loi de manière plus flexible. Mais l'effet le plus bénéfique aura été de
montrer que ce débat n'est pas situé entre la laïcité et une quelconque culture
étrangère, mais dans un cadre franco-français. Le discours qui fait une
corrélation entre islam et intégration est de ce fait caduc. Est caduque et
erronée également la thèse d'un intellectuel musulman médiatisé qui s'exprime
dans l'espace politique au nom d'une communauté déterritorialisée
par rapport à la communauté politique en
France. C'est seulement dans ce cas qu'on peut parler de communautarisme. En
cela, Tarik Ramadan qui fustige des intellectuels
juifs qu'il juge communautaristes, glisse lui aussi vers le communautarisme
lorsqu'il se sert d'un comprenant tous les musulmans du
monde entier. Il parle au nom de la Umma qui engloberait
toutes les personnes de confession musulmane de par le monde, c'est-à-dire plus
d'un milliard d'êtres humains insérés dans des cultures, des langues et des
traditions aussi diverses que celles du monde arabe, de la Chine, de la
Tchétchénie, de la Bosnie ou du Sénégal.
Cette posture intellectuelle semble plus relever d'une occultation du
processus de socialisation et de
transmission d'une éducation religieuse familiale, lestée de pratiques
traditionnelles, forcément hésitante, cherchant à s'adapter à un environnement
étranger, voire inquisiteur. A un niveau idéologique, Cette posture a pour
effet de rabattre les identités des personnes issues de l'immigration
maghrébine sur un axe horizontal qui connecte les enfants des musulmans, non pas
avec leurs origines culturelles, leur généalogie, mais avec un islam
planétaire, universel et donc politique. En somme, une temporalité
géopolitique en lieu et place d'une temporalité généalogique. C'est
un discours étendard, la logique du face à face culturel cher à Huttington lorsqu'il parle de Alors que ce qui se vit dans la
quotidienneté des gens, quelles que soient leurs origines, c'est une intra-culturalité, c'est-à-dire la diversité des
expressions culturelles et religieuses à l'intérieur d'un même ensemble
sociétal. Il n'est pas question de ou de rapport de force mais de
vivre ensemble dans le respect des traditions des uns et des autres, dés lors
que ces traditions ne contredisent pas la culture publique commune. A la
confrontation historicisée entre des traditions, il substitue un conflit entre
universalismes soucieux de leur propre prééminence, le laïcisme et l'islamisme.
Cette assignation identitaire, cette définition strictement religieuse de tous
les citoyens français d'origine maghrébine est révoltante. Comme tout un chacun
parmi les citoyens de ce pays, les Franco-Maghrébins
procèdent de ce qui les précède(14). Ils héritent, malgré tout de cultures qui
viennent du Maghreb et qui sont le produit d'un mélange arabe, berbère,
africain et français. Ils ont aussi des attaches avec l'Andalousie, Averroès,
Ibn Khaldoun, les philosophes des Lumières, Albert
Camus, Abraham Serfaty, et ceux que l'on nomme les
Pieds-Noirs.
(1) Abdelmalek Sayad, , in Actes de la Recherche
en Sciences Sociales, n°15, juin 1977, pp. 59-79.
(2) Maurice Blanchot, La communauté inavouable.
Editions de Minuit, Paris, 1983.
(3) Cf. La Commission de la Cohésion Sociale et
Prévention de l'Exclusion relevant du XIe Plan du Commissariat
Général du Plan (organisme gouvernemental) et du Conseil de l'emploi, des
revenus et de la cohésion sociale (créé en 1966, supprimé en 1994 et réanimé en
avril 2000).
(4) Denise Helly, , in Anthropologie et
sociétés, Politique, réflexivité, psychanalyse, vol 25, n°3, 2001
(5) Ici le mot assimilation est utilisé dans le sens la
sociologie américaine, c'est-à-dire une adaptation au mode vie américain et non
pas une perte de la culture d'origine. Il faut l'entendre dans le sens d'intégration,
employé aujourd'hui en France.
(6) Louis Wirth, Le ghetto.
PUG, Champ urbain, Grenoble, 1980.
(7) Construction d'un hôpital musulman est commencée à Paris,
Lyon, Bordeaux, Saint-Etienne, Marseille, etc. avec
réfectoire, salle de réunions, douches, magasins, salle de prières parfois. A
Paris il y a une mosquée. Le foyer de Marseille est l'un des plus actifs en
raison des éléments de passage o en 1924, il a compté plus de 50 000
journées d'hébergement. Dans l'ensemble, les foyers ne sont fréquentés que par
une très faible partie des immigrés. Ils gardent, malgré les efforts des
dirigeants, une sorte de froideur administrative à laquelle l'Arabe préfère la
vie bruyante de la rue et des cafés », in G. Mauco,
Les étrangers en Franceo leur rôle dans l'activité
économique. Armand Colin, Paris, 1932.
(8) J-M Delarue, , revue Passages, mai
1992.
(9) Louis Wirth, On cities and social life. Selected
papers. University
of Chicago Press, 1964.
(10) Berger et Luckman, La
construction sociale de la réalité. Edition Méridien Klinsieck,
(11) Par , Rancière
entend : Mais il y a
ceux qui ne sont pas censés être là, des sujets qui ne sont , qui sont en excès. Leur parole parce que c'est
la parole de ceux qui ne sont pas censés parler. Cf. J. Rancière,
Aux bords du politique. Gallimard, Folio/Essais
(12) Cf. le rôle de Christian Delorme, prêtre des Minguettes.
(13) Marcus Lee Hansen, The Immigrant
in the American History. Cambridge,
Harvard University Press,
1940.
(14) Expression que je dois à André Micoud,
directeur du Cresal, laboratoire du CNRS (Saint-Etienne).