"La résistance comme création"
- Entretien -

Miguel BENASAYAG *

Résister, c'est créer
Créer, c'est résister







(*) Philosophe, psychanalyste

E. I. : Miguel Benasayag, vous êtes philosophe, psychanalyste et ancien combattant dans la guérilla guevariste contre le pouvoir militaire argentin. Vous avez beaucoup écrit à partir de cette expérience sur le pouvoir et le contre pouvoir, sur le conflit et sur l’action, sur le lien entre le clinique et le politique, etc. En 2002, avec Florence Aubenas, vous avez écrit « Résister, c’est créer »(1). J’aimerais d’abord que vous reveniez sur cette formule deleuzienne, ce serait une manière de définir la concept de résistance.

M. B : Oui, c’est une image que Deleuze utilise et nous l’avons développé comme un concept. Cela fait référence au fait que nous sommes dans une période charnière dans l’histoire de nos sociétés. Nous sortons d’un siècle et demi, voire de deux siècles dans lesquels les problèmes sociaux semblaient ressortir surtout d’un affrontement. Si on arrivait à gagner l’affrontement, l’émancipation, la liberté, la justice pourraît advenir. On a oublié pendant ce temps-là la complexité de ce que j’appellerai maintenant et que j’ai développé notamment dans le livre « Eloge du conflit »(2), la complexité multiple du conflit. Cela veut dire qu’il y a des moments bien entendu dans lesquels il est très important d’assumer des affrontements, ce sera toujours comme ça. Simplement, les dimensions du conflit sont des dimensions complexes dans lesquels il ne faut pas seulement s’opposer à des réalités d’injustice mais il faut aussi être capable de créer quelque chose de différent. C’est-à-dire montrer que quelque chose d’autre est possible. Non pas et surtout pas comme une promesse à venir mais ici et maintenant. On peut prendre quelques modèles comme exemples. Le plus important, c’est certainement le féminisme. Le féminisme s’est affronté toujours au pouvoir patriarcal, mais il n’a pas fait que cela, il a développé des dimensions conflictuelles de création dans lesquelles les femmes n’ont pas attendu que les rapports de force changent pour aller à l’université, pour conduire des bus, pour se battre, pour peindre, pour réclamer le respect, pour faire des avortements, etc. Donc, l’idée de la résistance comme création n’est pas seulement prise dans la seule dimension de l’affrontement. C’est l’exemple d’une lutte qui, tout en étant forte, radicale, ne faisant pas de concessions quand il ne fallait pas les faire et en assumant les affrontements, développe quand même les dimensions de la création en montrant qu’un monde de femmes émancipées, de femmes respectées est plus puissant, plus joyeux et plus viable qu’un monde de patriarcat. Donc, dans la création, il existe aussi le développement d’une dimension d’émulation. Les gens voient dans la réalité concrète et non pas dans une promesse faite par quiconque que notre réalité est plus puissante. L’idée de créer veut dire que les dimensions du nouveau, il faut commencer à les créer parallèlement à l’affrontement et non pas les laisser pour un après. E. I. : Cela suppose un changement de paradigme de la résistance en quelque sorte. Comme vous le dites, le passage d’un « devoir-être » à un « devoir-faire ».

M. B. : Absolument. Parce que l’engagement classique est un engagement que l’on pourrait qualifier, dans le jargon psy, d’un peu « surmoïque ». C’est un engagement dans lequel les gens se sentent culpabilisés de la vie qu’ils mènent, il faudrait quand même aider les gens, etc. C’est très chrétien tout ça. C’est un devoir-être. C’est pour cela que les partis politiques de gauche révolutionnaire ont toujours développé des Commissaires politiques, des pratiques de culpabilisation, des choses comme ça. C’est ce qui produit ce qu’on appellerait des militants tristes en quelque sorte. Le changement de paradigme, c’est justement un engagement joyeux, parce que, ici et maintenant, nous construisons ce que nous pensons qu’il est juste qu’il soit construit. Et par rapport à un changement d’hégémonie ou de rapports de force, s’il doit advenir, il advient dès cette activité là et non pas comme une sorte de pensée stratégique, etc.

E. I. : D’accord. Nous allons rentrer un peu plus dans ce qui concerne la thématique de ce numéro. Ce qu’on appelle aujourd’hui la globalisation économique et les évolutions télé-technologiques ont au moins deux effets qui nous intéressent ici : la fragilisation des frontières d’une part et les « devenirs minoritaires », pour reprendre encore une image de Deleuze, comme moteur de la conflictualité sociale. Or, paradoxalement, c’est le système lui-même qui résiste aujourd’hui à ces effets qu’il a créés. C’est une incohérence du système ?

M. B. : C’est-à-dire que, par rapport à la question des frontières, je pense que le système est plutôt en train de démultiplier ces frontières. Il crée de plus en plus des frontières intérieures. Il y a dans nos sociétés modernes comme des couloirs, des couloirs de normalité. Il y a par exemple entre le SDF qui est jeté dans la rue et moi qui passe à côté une frontière. Une frontière étanche. C’est la même chose par rapport aux toxicomanes, par rapport aux sans-papiers, par rapports aux quartiers dits périphériques, etc. Il y a en permanence une démultiplication des frontières intérieures qui sont des frontières invisibles. Il n’y a pas un garde-frontière bien entendu mais ce sont des frontières très concrètes. Notre société n’arrête pas de construire des frontières de la normativité. Après, il y a effectivement des frontières qui séparent les laissées pour compte et les privilégiés que nous sommes dans les pays du Nord. C’est ce qu’on a travaillé aussi avec Laurence Aubenas à travers cette image de no-man’s lands et de forteresses. En disant qu’effectivement, il y a des forteresses dans lesquelles rien ne doit se passer et où la paix doit régner et les no-man’s lands oubliés dans lesquels on s’en fout que les gens soient violents, qu’ils brûlent des bagnoles ou qu’ils s’entretuent. Donc, les frontières, loin de disparaître, il y en a de plus en plus. Quand aux frontières nationales, elles ne comptent ni pour les capitaux ni pour les marchandises mais seulement pour une partie de la population, qui est la majorité quand même, et qui constitue une sorte de nouveaux esclaves. Et le terme n’est pas exagéré, dans le sens où il y a une sorte de marché humain auquel renvoie tout à fait l’euphémisme d’« immigration choisie » employé par la politique d’immigration mise en place par Sarkozy. Comme à l’époque des marchés aux esclaves, on regarde s’ils ont la musculature ou la « compétence » adéquates, une bonne dentition, etc. Ils faut qu’ils servent, s’ils ne servent à rien, qu’ils restent crever chez eux et s’ils servent à quelque chose, on s’en sert le temps qu’ils doivent servir et après on les vire. L’« immigration choisie », c’est un pas de plus dans la déshumanisation néo-libérale. Cet euphémisme qui se veut honnête dit en fait les choses clairement. Et ce qui est horrible, c’est que ça passe.

E. I. : Justement. Est-ce que cela passe tant que ça ? La figure de l’Autre (le sans-papiers, l’enfant de parents sans-papiers, l’« indigène de la république », l’Autre comme objet de discriminations, etc.) est devenue centrale quand même ces dernières années dans ce qu’on appelle les mouvements sociaux. Elle suscite des résistances, de la désobéissance civique, des solidarités diverses. Est-ce qu’on peut dire que cette figure de l’Autre symbolise en fait l’un des lieux les plus importants de la résistance au système aujourd’hui ?

M. B. : Il peut symboliser effectivement l’Autre du système comme il peut symboliser un objet par rapport auquel il faut se sentir solidaire, gentil, et je ne sais pas quoi encore. Dans cette question de l’altérité, il y a quelque chose qui se joue sur le fil du rasoir. Tous les discours, par exemple, sur le droit à la différence qui sont apparemment très humanistes, en mettant l’accent sur les différences peuvent avoir tendance à faire passer la construction des frontières intérieures, des frontières invisibles au second plan. La question de l’altérité est un peu frelatée aujourd’hui. Ce qui se passe avec les étrangers, c’est ce qui se passe avec les chômeurs, avec les sans-papiers, avec tous les laissés pour compte. Alors si on considère que c’est surtout un rapport d’altérité, cela pourrait être une manière humaniste de se défausser. Ce qui arrive à l’Autre directement arrive aujourd’hui à tout le monde de façon différente. Alors, il faut faire très attention aux discours lénifiants sur l’altérité. Je ne fais pas de procès d’intention, je sais bien que les gens en font bon usage, mais disons que certains discours lénifiants sur l’altérité peuvent reconduire eux-mêmes une manière de créer des frontières entre les laissés pour compte et les Autres. Il ne faut pas oublier qu’il y a un socle commun.

E. I. : Est-ce que cela veut dire que vous vous méfiez des discours sur la diversité, le devenir interculturel de la société ?

M.B. : Non. Au contraire, je trouve cela très juste et je trouve très bien qu’il y ait des rencontres des cultures. Mais il faut faire attention à ce qu’on dit parce qu’il peut y avoir aussi des rencontres catastrophiques. Je me souviens par exemple que c’était comme ça que Monsieur Lang avait appelé la découverte de l’Amérique, sauf que l’une des cultures a massacré l’autre dans cette rencontre. Disons que je crains que ces mots ne soient un peu trop des émerveillements à la Mickey. Si on me demande est-ce que, dans un quartier où il y a par exemple dix nationalités différentes, il serait bien de faire des repas qui montrent les richesses des cultures culinaires, des expositions, etc. Je dis oui, cela me semble très bien. Mais il faut faire attention à ce que cela ne devienne pas justement de la tarte à le crème.

E. I. : C’est toujours dans l’acte même que cela se passe.

M. B. : Voilà ! Dans la situation, l’interculturel peut être très bien comme il peut être un zoo dans lequel l’Autre est exposé comme une bête. Il n’y a pas de ligne claire et nette dans cette histoire. Il faut se rendre présent à chaque situation et voir ce qui s’y joue.

E. I. : Les politiques aux commandes actuellement de l’Etat ont créé un ministère de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du co-développement. Dans le cadre du collectif « Malgré tout », vous tordez le coup en quelque sorte à cette idée du co-développement avancée par les politiques comme remède à l’immigration. Vous écrivez que « structurellement, il est impossible que tous les pays du tiers-monde arrivent au même niveau de développement que les pays du nord », parce que ce système n’est tout simplement pas extensible.

M. B. : C’est-à-dire que, comme la réalité du soleil qui se couche chaque soir, les modes de vie, les systèmes politiques, le mode de consommation, notre mode de vie dans le nord en somme n’est pas extensible. Il n’est pas élastique. Aujourd’hui, n’importe qui parle du développement global, comme on en parlait dans les années 60 et 70, et qui ferait croire que tous les pays du tiers-monde vont arriver au même niveau d’industrialisation comme les pays du nord, raconte des bêtises. Parce que du point de vue écologique, du point de vue démographique, du point de vue des ressources naturelles, etc. c’est quelque chose qui est tout bonnement impossible. Ce qui est toujours possible par contre, c’est un développement alternatif. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas continuer à lutter pour la liberté, la justice, l’émancipation, etc. Simplement ce qui est sûr c’est que l’idée qu’avait le mouvement marxiste communiste international qu’on allait émanciper les peuples du tiers-monde et qu’ils allaient tous devenir des pays comme l’Allemagne par exemple, effectivement, cette idée-là est structurellement impossible. Alors, si on pense sérieusement l’émancipation et ne pas faire des promesses messianiques, il faut quand même savoir que cette émancipation là ne peut pas ne pas passer par la construction de nouveaux modèles alternatifs de consommation, de production, de sociabilité. En fait de nouveaux modes de « désirer ». Qu’est-ce qu’on désire, quoi !

E. I. : Autrement dit l’idée du co-développement telle qu’elle est avancée par les politiques actuelles est une sorte d’illusion politique nécessaire au système.

M. B. : Le co-développement tel qu’en parlent les politiques actuels, c’est tout simplement deux choses : un manque de respect envers les ressortissants du tiers-monde et le développement de petites bureaucraties locales alliées des pays du nord. Alors, que de temps en temps, ça tombe bien qu’on construise une école par ci par là ou que l’on ne pique pas toute l’aide et que l’on construise un hôpital, c’est bien, mais le discours qui est tenu là-dessus par les politiques prend tout simplement les gens pour des idiots.

E. I. : Revenons aux formes de résistance et de solidarités. Vous avez écrit aussi bien sur la résistance que sur l’amour. Par rapport aux problématiques de diversité et d’interculturalité qui nous intéressent ici, je pense également au terme amitié qui pourrait en être une entrée. C’est un terme qui tient une place dans votre pensée philosophique ?

M. B. : Je pense que l’amitié, pour peu qu’on la fonde sur des pratiques concrètes et des constructions ensemble et partagées, est bien entendu le ciment du lien social. Mais je me méfie des discours que j’entends dans des colloques, des émissions de radio, sur l’amitié, la reconnaissance de l’autre, etc. Le problème c’est quand ça reste des mots. Pour qu’il y ait vraiment de l’amitié, il faut plutôt parler des processus concrets, qui permettent un véritable partage, un véritable développement, une véritable croissance ensemble. Sinon, ce sont des mots dans l’air qui, en général et comme par hasard, valident la gentillesse du blanc du nord qui connaît les dimensions profondes de la vie par rapport à ceux qui sont supposés ne pas la connaître encore.

E. I. : Ce que j’avais en tête, c’est la différence de registres qui existent entre les discours sur les politiques de la guerre et les « politiques de l’amitié » pour parler comme Derrida. Le registre des discours sur la guerre paraît tout de suite sérieux, stratégique, etc. alors que celui sur l’amitié suscite tout de suite une sorte de suspicion...

M. B. : le problème c’est que dans les deux cas on peut parler juste comme on peut dire des bêtises. Le discours sur la guerre paraît sérieux parce ça produit beaucoup d’adrénaline, d’indignation face aux horreurs, etc., ça produit son petit effet d’un point de vue neuro-médiateur. Mais ce n’est pas sérieux non plus parce que dès que l’on parle de la guerre, à 95 % des cas, on ne parle pas des processus réels qui sont en train d’entraîner des peuples à se taper sur la gueule. Rappelez-vous, les armes de destruction massive, on les cherche toujours !
~ Ecarts d'identité N° 112 : "Résister/Exister. Nécessité de la solidarité

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