|
La langue de l'Europe sera la traduction. Cette perspective nécessite une politique de la traduction apte à désamorcer les violences et les impasses épistémologiques dans le contexte de l'après-guerre froide et des décolonisations où le lieu ne détermine plus la langue ni l'identité.
(*) Professeure à l'Université Jean Monnet, saint Etienne
Collège international de philosophie, Paris
|
Le rôle de traductrices incombe historiquement le plus souvent aux femmes, un rôle aussi important que non reconnu. La condition inconfortable et cependant constitutive pour la culture de la traductrice (au sens large) elle-même traduite, ou de la médiatrice, comme toute exclusion constitutive, a d’un côté permis la transformation des institutions par l’intégration, et d’autre part la création de savoirs parallèles hors institutions. Ces approches complémentaires pourraient être autant d’atouts pour sortir de l’impasse épistémologique et de la crise cognitive dans laquelle se trouve la planète après que les conséquences de la fin de la Guerre froide aient convergé avec les effets à retardement de la décolonisation, le tout résultant en une arrogance de l’Occident conjuguée avec l’humiliation historique en face et les actes terroristes qui ont déclenché l’hystérie anti-terroriste et sécuritaire globale. Peut-on entendre, dans ce tintamarre des armes, le silence de la plèbe ? La dépolitisation et la désémantisation font partie de l’effort d’éliminer, avant même toute manifestation du politique, toute concurrence dans la sphère du pouvoir. Pourtant l’expérience de celles et ceux qui sont mis en situation de traduction, donne espoir que l’on puisse, en traduisant l’étrangeté, lui découvrir un langage en même temps que de traduire sa violence, ses attentes et espérances.
La traduction peut désamorcer la violence
Parlons des langues et de la traduction en Europe. La langue de l’Europe, comme toute langue au fond, sera la traduction, car les langues se portent et s’accueillent mutuellement. Le multilinguisme, avant d’être l’accès à plusieurs langues (mais qui n’a pas accès à plusieurs langues ? Dès qu’il y a langue, elles sont multiples), est l’accueil d’une langue par une autre et le fait que les langues se traversent. Un centralisme étatique exagéré, dont la langue est un instrument de coercition et qui est pouvoir de nommer, a pu certes occulter cette évidence. Le degré de dimension policière de l’idiome dépendra de la politique de la langue et de la culture politique. Un centralisme étatique privilégiant non seulement une seule langue, mais aussi – par la télévision, les académies etc. – une particulière standardisation et un vocabulaire normé aux dépens des autres, contribue particulièrement à, et fabrique, l’« incapacité » des générations à apprendre des langues étrangères et à s’ouvrir aux autres univers. La traduction entendue dans un sens large, contextuel plutôt que textuel, et entendue au sens politique d’une politique de la traduction, peut contribuer à désamorcer la violence qui, elle, est toujours possible et n’est hélas pas le contraire de la culture.
La solution n’est donc pas seulement d’apprendre plusieurs langues dont l’anglais (indispensable dans tous les cas en plus des langues locales), mais aussi de permettre, par des politiques culturelles et une éducation qui va devoir être, désormais et bientôt, libérée du carcan de l’éducation nationale, aux langues de mieux se traverser réciproquement. Les écoles et les universités qui comptent dans le monde forment déjà des élites transnationales et non plus simplement locales. Il ne suffira pas non plus de laisser faire traduire toutes les langues vers toutes les autres (le cauchemar de la bureaucratie européenne !), car cela risque à terme d’augmenter le bruit dans les tuyaux et d’emmêler les réseaux ; il n’y a pas d’égalité absolue entre les langues dans la mondialisation, et la multiplication mécanique des traductions qui prétendrait que toutes se valent risquerait d’assurer la saturation par la cacophonie. Il faudra prendre en exemple des situations (encore trop peu présentes en Europe occidentale) comme celles qui existent en milieu plurilingue (prenons l’Asie ou l’Afrique), où chacun parle et a l’occasion d’être exposé à une pluralité de langues, d’alphabets et de cultures à divers usages : la langue de sa famille, celle de l’école, celle de l’administration, celle des voisins, celle de l’ancien colonisateur s’il y a lieu ; et surtout à l’anglais. L’anglais mondialisé, qui est désormais un fait et ne pourra donc être éliminé par aucune volonté politique (mais pourra éventuellement être suppléé à terme par l’espagnol ou par le chinois!) tire sa force d’être à la fois langue locale et internationale. En France, par exemple, on n’est guère exposé aux autres langues, sauf peut-être à l’arabe dans la chanson ; mais on ne l’apprend pas vraiment, bien que ce soit une grande langue mondialisée à sa manière.
En vérité, le lieu ne détermine plus la langue à l’heure des grandes migrations d’aujourd’hui. Là où le lieu la détermine encore à l’exclusivité, on est dans un tout petit endroit provincial qui ne soupçonne pas l’existence du monde. L’accueil des langues les unes par les autres devrait permettre de sortir de la seule perspective Nord-Sud au profit d’une perspective Sud-Sud, aussi nécessaire que peu reconnue. Au profit de toutes les perspectives d’ailleurs-vers-l’ailleurs. Les langues sont ici les médiatrices les unes pour les autres, parlées par des subjectivités individuelles et collectives qui ne se laissent pas définir par le lieu, ni réduire à des identités monolithiques. Comment communiquer entre le lapon et le maltais en Europe ? Il est clair que l’anglais ainsi que la traductrice qui s’y met en jeu seront déterminants, de même que le contact entre les personnes et les migrations – rencontres souvent en milieux tiers. Nous sommes aujourd’hui dans une impasse épistémologique et une crise cognitive (entre autres éléments de crise) dues à la non traduction des effets de la décolonisation et de la fin de la Guerre froide. Il reste certainement à décoloniser l’Europe. Les conséquences de l’après Guerre froide ont convergé avec les effets à retardement de la décolonisation. L’expérience de celles et ceux qui sont mis en situation de traduction, donne bon espoir que l’on puisse traduire l’étrangeté et éviter d’en être effrayés, car cette peur est source de violence.
La traduction comme partage de la raison
Le projet doit être, dans cette politique de la traduction, de détacher l’identité de la langue unique. L’« identité » est quelque chose de provisoire qui tente infatigablement de s’imposer comme quelque chose de fixe, de stable et d’immuable. Or une identité est constamment construite, déconstruite, reconstruite, menacée. Les identités, figées ou fluides, ne se pensent que dans le cadre de frontières qui les délimitent et qui répondent à leur même description : une frontière est quelque chose de provisoire qui tente de s’imposer comme quelque chose de fixe, de stable et immuable. Tracer des frontières et édifier des identités est certes une stratégie de pouvoir, mais cela peut aussi être une stratégie de subjectivation en résistance ; de telles stratégies apparaissent – bien que différemment – aussi bien dans les tentatives de dépossession de soi que dans celles d’affirmation du sujet. Les frontières ainsi que les identités ne concernent pas seulement des territoires géographiques, des nations, des Etats, mais également d’autres espaces et dimensions, ainsi que le temps, l’esprit et la raison. Les frontières sont des opérateurs politiques. Elles ont une consistance politique quelle que soit la « dimension » dans laquelle elles évoluent. La signification d’une frontière puise dans tout ce qu’elle délimite, protège ou prétend représenter, y compris les identités. « Soft » ou « hard », les frontières et les identités traversent les individus, les collectivités, les embrassent et les dépassent, et invitent à la traduction/translation. La traduction peut alors être la négociation de la violence nécessaire à changer d’identité monolinguistique, à s’y arracher, à s’en construire une autre, multilingue, à ériger ou abattre des frontières. Traduction contextuelle, s’entend, et non seulement textuelle. La traduction – c’est-à-dire la langue d’origine (qui n’est pas la langue dite maternelle) - est une traversée des frontières qui, elles, appellent (à) la traduction. Les frontières, passage des langues, sont également des modèles que nous devons étudier comme autant de formes du partage de la raison, puisqu’elles fonctionnent avant tout dans nos têtes comme des opérateurs de pensée. C’est bien en cela qu’elles sont politiques. La traduction sera alors à la fois inévitable et « impossible », en tout cas elle est toujours insuffisante. Essayons de comprendre comment les passages des frontières en tant qu’institutions se traduisent (de même que les frontières et les identités elles-mêmes) en pratiques individuelles ou collectives – sociales, culturelles, politiques, et de la main de qui ? Nous verrons alors peut-être l’autisme psychologique du monolinguisme, doublé d’une tendance totalitaire de la politique de la langue.
Consulter les travaux de Rada Ivekovic :
http://translate.eipcp.net/transversal/1107/editorial/de-en-fr
& http://xwords.fr/blog/axis1/49
|