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1. Il y a dix ans Ecarts d'Identité a pris la relève,
au sein des activités de l'ADATE d'une publica
tion précédente qui s'intitulait Les Autres. Ce
nouveau départ déplaçait volontairement le regard,
porté jusque-là sur les Autres, vers une analyse plus
dynamique des rapports sociaux entre les uns et les
autres. Ainsi, traduisions-nous l'idée émergente de
l'intégration en un champ de questionnements critiques
sur les mutations profondes que connaissait la
société.
2 - Au niveau national, la fin des années 80 fut riche en
événements dans le champ de l'immigration. Elle avait
révélé entre autres au grand jour, et à l?heure même où
l?intégration s?est affichée comme objectif politique
prioritaire (mise en place du Haut Conseil à l?Intégration
en 1989), deux tendances qui travaillaient souterrainement
jusque-là les rapports et les identités des
uns et des autres : le succès du Front National à
l?élection de Dreux d?une part et l?« affaire du foulard »
d?autre part. Ces deux événements ont « fait sympt
ôme » aux extrêmes de ce qui couvait au c?ur de la
réalité sociale sans pour autant rencontrer réellement
une écoute adéquate : des frustrations et des déceptions
accumulées sur le plan social et une vision
ethnocentriste de l?intégration sur le plan citoyen. Alors
que la question s?ouvrait, béante, d?une égalité citoyenne
réelle de tous ceux qui « font France », la
culture politico-institutionnelle restait souvent campée
dans la métaphysique d?un modèle formel, reflétant
d?abord une vision finaliste de l?histoire de France -
construite après-coup- assignant l?allochtone à des
manques et déficits d?intégration. Réduite ainsi à une
sorte de « dette du minoritaire », l?intégration s?était
muée en une injonction à effets paradoxaux transformant
les acteurs dans ce champ en véritables Sisyphes.
3 - En 1991, au niveau européen cette fois-ci, les
accords de Schengen réalisent le laboratoire pour
l?Acte Unique européen et traduisent une « rupture »
politico-juridique dans la définition du statut de l?étranger
(entre communautaires et non-communautaires).
En 1992, le traité de Maastricht fait de la liberté de
circulation, d?installation et de travail l?un des attributs
essentiels de la « citoyenneté européenne »? Cependant,
ce qui semble avoir guidé les politiques de
l?immigration en tant que telles et alors même que
l?Europe est devenue durant ces années un « continent
d?immigration » (C. De Wenden), c?est surtout
l?obsession des contrôles des flux et la restriction du
droit d?asile, fabriques performantes de « clandestins
»?
Ces redéfinitions des statuts furent pourtant et également
des redéfinitions des identités et des types de
rapports entre groupes sociaux? L?élaboration d?identit
és dites ethniques ou minoritaires, issues de l?immigration
classique du travail comme de l?immigration
diasporique d?aujourd?hui en fait partie. La vision manich
éenne universalisme/communautarisme dominante
masque souvent les rapports d?inégalité socio-politique
qui est sans doute le vrai moteur de la constitution
de ces stratégies identitaires, tout à fait secondes par
rapport aux cultures d?origine authentiques. Les pratiques
discriminatoires par contre et le mépris dont
continuent de faire l?objet certains immigrés et leurs
descendants reconduisent de part et d?autre un classement
ethnicisant des rapports sociaux?
4 - Plus globalement, l?ère de la « globalisation » économique
était largement ouverte, transformant par
différents biais les économies locales, accélérant les
dynamiques migratoires et diasporiques et, de ce fait
même, bouleversant les logiques anciennes des fronti
ères culturelles et des appartenances?
De nouvelles définitions et de nouvelles expérimentations
du vécu identitaire et citoyen surgissent, de
nouvelles valeurs voient le jour (le multiculturalisme),
les droits des « minorités » s?affirment et leurs luttes
intègrent, parfois de manière centrale, la dynamique
des mouvements sociaux, les luttes contre les discriminations
se réactualisent?
5 - La décennie avait donc débuté par des mouvances
et des recompositions des frontières de tous ordres
(économiques, politiques, sociales, culturelles, juridiques
?), par un nouveau nomadisme structurellement
lié à l?intégration économique et, ceci impliquant cela,
par un repositionnement de la question de la différence
dans les rapports sociaux (M. Wieviorka).
L?ensemble de ces mutations ont ouvert l?horizon du
nouveau siècle sur une complexité dont la régulation
ne peut plus se contenter de politiques-recettes traitant
des symptômes mais ressort de plus en plus d?une
« politique de civilisation » (E. Morin). La beauté-même
de la formule cependant ne fait que souligner plus
encore le décalage avec une réalité dominée souvent
par des visions à court terme? En un mot, l?héritage
mal soldé d?une délégitimation de l?immigration, si ce
n?est sous sa forme industriellement instrumentalisée,
avoisine un nouveau paradigme civilisationnel centré
sur la mobilité, la circulation et les réseaux
transfrontaliers.
6 - La revue Ecarts d.identité est née dans ce contexte
et s.est donnée comme perspective non pas de défendre
une vision identitaire contre une autre, mais de
porter une interrogation critique au sein même des
tensions, dans la transversalité des écarts-mêmes qui
travaillent toute identité (sociale, ethnique, personnelle,
religieuse, nationale.). Dans ce sens, Ecarts
d.identité s.est inscrite dans la perspective universaliste
qui n.est pas une simple universalisation d.un
particularisme quel qu.il soit mais qui est
tendanciellement l.universalisme d.une égale liberté
des individus et d.une égale dignité des expériences à
partager, en même temps que d.une égale critique de
tout ce qui peut aliéner les individualités et les collectivit
és humaines. Ecarts d.identité dans ce sens est
l.autre nom des dépassements historiques et des
déterritorialisations nécessaires à la construction d.une
communauté de destin de sujets-citoyens .acteurs
socio-politiques non mineurs dans la cité. Tache interminable,
elle est au c.ur de ce qui fait relever la
citoyenneté autant d.une politique de la liberté et de
l.égalité des droits civiques et sociaux, d.une éthique
de la dignité et de la reconnaissance que d.une esthé-
tique ou d.un art de vivre ensemble sans cesse à
réinventer.
7 - A cette tache Ecarts d.identité s.est consacrée avec
la volonté d.être un espace dialogique entre l.expé-
rience et l.éclairage à distance, entre l.action et la
réflexion, entre le local et le global. Aventure associative,
elle s.est enrichie durant ces dix années des
écarts de sensibilité de compagnons fidèles venus de
divers horizons : du monde de la recherche, du monde
professionnel, du monde associatif et de l.expression
de ceux qui, d.une manière ou d.une autre, se reconnaissent
dans cette quête, de l.appui et des encouragements
de ses lecteurs surtout ainsi que du soutien des
institutions qui ont accompagné cette aventure avec
intelligence : le FASILD, le CNL, la Ville de Grenoble et,
à partir de ce numéro même, France-Télécom. D.autres,
à leur manière, nous ont offert le « coup de main », le
conseil pertinent qui ont contribué à faire d.une aventure,
d.une conviction, un projet, une action rencontrant
ses objectifs. Ent.revues en est et bien d.autres encore
. A tous, ce numéro d.anniversaire se veut une
dédicace, une modeste offrande à leur confiance et à
leur reconnaissance.
8 . Dix ans passées, dix ans de rendez-vous à venir !.
Parce que s.il n.y a pas de « fin de l.histoire », il n.y a
pas de fin d.identité non plus ni des écarts d.identité qui
sont le fruit de cette histoire. Il y a par contre bel et bien
un vacillement de nos certitudes. Nos identités se
déplacent et nous déplacent, se complexifient, se
croisent dans un monde dont tous les « territoires »
sont en dérive. Elles se heurtent également, dérangent,
bousculent nos assurances, nous obligent à les
redéfinir dans une tension toujours opérante entre nos
singularités, subjectives et collectives, et la nécessité
et la responsabilité de recréer sans cesse du monde
commun. De nouveaux paradigmes nous défient déjà
(séisme des « frontières », mobilités grandissantes.)
mais aussi des écueils qui n.ont de nouveau que leur
ampleur (discriminations, inégalités locales et globales,
désespérances en acte.). Les deux invitent à
redéfinir les cadres politiques, juridiques, institutionnels
. pour de nouvelles formes de citoyenneté. Dans
le champ restreint qui est le nôtre .immigration et
interculturalité- c.est à continuer à déconstruire, à faire
dialoguer et débattre des lignes de tensions que nous
invitons. Forts de dix années d.expérience et d.un
capital de réseaux dont le réseau propre aux revues
(Association des Revues Plurielles), qui se donnent
pour objet de « réfléchir » la réalité plurielle et
interculturelle de nos sociétés, nous continuerons donc
à vous donner rendez-vous.
9. Pour fêter ces dix ans et ouvrir en même temps sur
l.avenir, nous avons conçu ce numéro comme, à la fois,
un hommage et une annonce. Un hommage aux lecteurs
et aux collaborateurs fidèles sous la forme de
rappels, de fragments de textes déjà publiés. Exercice
forcément infidèle car arbitrairement sélectif, mais l.idée
éditoriale est de rendre cet hommage, par le biais de
quelques uns, à tous. Une annonce également des
chantiers que nous escomptons explorer dans l.avenir
et qui sont suggérés ici par trois contributions inédites
de M. Wieviorka, J. Roman et A. Begag. Elle annoncent
moins des thématiques que des lignes de tensions là
encore qui appellent un travail dans la durée : les
discriminations qui continuent à faire frein à l.exercice
de la citoyenneté sociale et politique des « minorités »
issues de l.immigration ; les « temporalités » des immigrations,
c.est-à-dire les inscriptions légitimant les diff
érentes migrations, anciennes et nouvelles, dans le
paysage de la France et de l.Europe, en fonction de
leurs contextes, dynamiques et profils propres. Enfin,
le plein droit de cité, encore et toujours, des uns et des
autres dans ces contrées. En un mot, nous persistons
à contribuer, avec le limon de nos écarts d.identité, à
construire plus de ponts et moins de murs.
10 - Durant ces années écoulées, nous avons essayé
aussi bien d'interroger le prisme de l'immigration sous
différentes facettes que d'écouter les questions que se
pose humblement l'immigré. D'où le titre de ce numéro anniversaire.
Puissions-nous, par une exigence plus
accrue, apporter à ces questions quelques réponses
dans les années qui viennent.

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