EDITORIAL
Abdellatif CHAOUITE



e 15 avril 2008, pour ne considérer qu’un fait significatif récent, 300 travailleurs sans-papiers se mettent en grève sur leurs lieux de travail. Une semaine après, ils étaient 600, puis 1000... Cet acte de résistance a reçu des appuis solidaires et fait sortir ces soutiers de l’ombre. Il les a fait exister socialement, en attendant la juste reconnaissance qui leur est due. Par là-même, il interpelle la société quant à l’écart entre une certaine image d’elle-même et la réalité de son devenir.

Résister/exister, la résonance n’a rien d’un raccourci. Elle affirme qu’une certaine résistance, aux formes et modalités changeantes, est constitutive de l’existence du sujet social, inhérente à son édification. Les processus qui dessinent aujourd’hui ces formes ont une triple particularité. Ils sont sensibles à la multiplicité des figures du « vulnérable » (Ch. Laval), ils étendent leurs actions solidaires aux « archipels » (P. Chamoiseau) de la diversité et de la « mondialité » et ils sont « créateurs » (M. Benasayag). De tous horizons, des élans de vie, avec ou sans - papiers, logement, compétences, bonne couleur, bon genre, bon profil, etc. - tissent une diversité de réseaux solidaires. Au grand dam de ceux qui voudraient influencer ou arrêter l’histoire, en exhibant, sous de nouveaux habits, les spectres d’oppositions simplistes et dangereuses : « identité nationale »/« immigration » (cf. G. Noiriel), vrais/faux réfugiés, bons/mauvais demandeurs d’emploi, etc.

La complexité du social et du culturel aujourd’hui : la « créolisation » des sociétés, l’interdépendance de leurs économies, la fragilisation de leurs environnements, l’individuation de leurs sociabilités, etc. supportent mal les actes dichotomiques, antagonistes qui relèvent d’une représentation quasi « hooligan » et agressive du politique.

Un changement de paradigme est à l’oeuvre dans les imaginaires et les pratiques sociales. Dans des domaines divers - éducation, recherche, santé, logement, social, politique, etc. - des réseaux solidaires se constituent. Ils réinventent les modes de résistance en les adaptant aux formes de coercitions comme aux moyens de communication et d’action actuels. Leur « langue » même, au-delà du juridique et du technique, crée de nouvelles visions et ouvre sur des lignes de fuite novatrices : « sans frontières », « amoureux au banc public », « Terra », « vigilance face à l’histoire », « collectifs sans-papiers », « Traces », etc. Dans le temps comme dans l’espace, une promesse résonne, portée par les voix de ces « guerriers de l’imaginaire » (P. Chamoiseau). Elle appelle des jurisprudences, des nouvelles reconnaissances, une nouvelle politique et une nouvelle poétique de la relation in situ. La constitution en somme d’un imaginaire social et socio-politique, fondé sur une autre vision que celles du calcul, de la technicité économiste et gestionnaire et des logiques de « sectorisation » et de « non-lieu » (J. Girardet et F. Dhume) qui étouffent les politiques actuelles et répètent les plus dégradants des actes humains : « clandestiniser », en-deça comme au-delà des frontières nationales, les uns sur l’arrière-marché des autres.


~ Ecarts d'identité N° 112 : "Résister/Exister. Nécessité de la solidarité" ~ juin 2008 ~
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